Chocolat Suisse - Une nouvelle de Pauline MARSAC

À Mme Bousch,

Qui a cru en mes capacités, là où je m'en sentais incapable. Qui m'a aidée à ne pas renoncer à mes projets, que j'avais parfois perdus de vue, lorsque je redoutais l'espace entre mes ambitions et la réalité. Qui m'a affirmé son soutien lorsqu'il fallait se battre pour avancer, et sans doute le plus important, qui m’a redonné goût à ce que je voulais finalement faire depuis toujours : Écrire.

"La mémoire est dans le cœur" Madame de Sévigné.

L'horloge murale du bureau du directeur scandait les secondes d'un temps qui semblait définitivement immobile. Les rayons obliques d'un soleil hivernal venaient frapper le parquet en chêne brossé, cautérisant la torpeur dont j'étais éprise. Dans une inertie fascinée, je finis par imiter, assise sur ma chaise rotative, les mouvements d'un balancier d'horloge, moyen archaïque pour lutter contre l'ennui, ou pour concourir à un but lointain, que moi-même ignorait. Un homme en costume noir et à la démarche assurée, mais comme engourdi par quelques rêves très calmes, finit par faire irruption dans la pièce. Il m'avait convoquée pour une raison assez floue, et je me résignais donc à attendre que le directeur, qui cherchait apparemment quelque chose dans un de ses tiroirs de son bureau vernis, me délivre les causes de ma présence. Lorsqu'il se releva, le visage illuminé, il tenait entre ses mains une petite boîte cartonnée encore enrubannée, qu'il ne tarda pas ouvrir dans des gestes circonspects. Je compris bien vite à son ouverture, par le parfum subtil qu'elle me livra, qu'il s'agissait d'un ballotin de chocolats. L'écrin aux lignes élégantes que le directeur me tendit, renfermait en son cœur une myriade de délices cacaotées, bien difficile à différencier sous leurs fines enveloppes. Invitée à en prendre un, je pétrissais distraitement l'énigmatique emballage, puis porta le chocolat mat à mes lèvres. En croquant la fine écorce brune, une puissance jaillit ! Dans une allonge exceptionnelle, des notes épicées, herbacées, avec des flaveurs de fruits tropicaux, et de bâton de réglisse, explosèrent en bouche ! Je sentais au travers de cette attaque magistrale, le caractère tendre du nougat, et fondant du miel de lavande, tout en croquant délicieusement les amandes torréfiées. Comme secouée par un rêve fiévreux, je revoyais soudainement dans l'entassement de mes souvenirs, les premiers instants de mon voyage à Genève ! Tout s'esquissait sauvagement dans ma mémoire, pareil à un artiste en proie à une angoisse péremptoire, puis soudain à une brûlante inspiration, qui dans une trajectoire rêveuse  jette sur la toile encore vierge ses premiers coups indomptables de pinceau. Le tableau prend forme par la disposition de couleur encore atténuée, de bribes de sensations. Astringent, crissant, croquant, Muscat de Rivesaltes... Semi-hébétée, il fallait que je me rappelle, dans ma mémoire ingrate, où avais-je dégusté un tel chocolat... Je m'enfonçais alors tumultueusement dans le tourbillon de mes souvenirs...

 

Chocolat noir à l'orange
Je me souvenais de ces zestes d'orange confits enrobés dans cette fine tablette de chocolat au goût si intense de fèves de cacao séchées par les rayons d'un soleil dur. Nous étions déjà arrivés au cœur du duché de Charles le Téméraire, à Beaune, capitale des vins de Bourgogne, après un départ matinal de Paris. L'effervescence était palpable à six heures, sous la lumière crue des globes électriques, inondant le boulevard Raspail, malgré quelques voyageurs somnambules, traînant leurs valises, et leurs corps ankylosé jusqu'au marchepied du bus. L'obscurité se dérobait au fil des kilomètres, tandis que le ronronnement du moteur, et le bercement des vagues cristallines des hauts plateaux des Alpes, immobilité bleue bienveillante, avaient plongé bon nombre des aspirants globe-trotter dans une profonde léthargie. Toutefois, la magnificence des toits émaillés polychromes, aux sublimes figures géométriques, firent scintiller les yeux du groupe, une fois au centre du style gothique flamboyant de la cours d'honneur ! Rouge, noir, vert, tout se mélangeait précipitamment dans le cruel ouragan de mon esprit. Chatoyant, le monument si emblématique de l'Hôtel-Dieu des Hospices de Beaune s'offrait à nous! L'image de la "salle des Pôvres" me revint; moi déambulant au cœur de cette salle mythique, suivant les explications de notre guide, figure attachante de ce lieu chargé d'humanité, et d'une glorieuse histoire. Je me revoyais parfaitement longer les alcôves fermés par d'épais rideaux pourpre, lever la tête au ciel,  observer le berceau brisé en lambris de chêne, me rappelant la coque d'un navire viking, avec sur le côté, ces têtes de dragons, "crachant" les poutres traversière. J'occultais cependant les râles de douleur, qui devaient, à l'époque, briser le silence religieux. Nous avions ensuite pénétré dans la chapelle, partie intégrante de la "salle des Pôvres" afin que les pensionnaires n'aient pas à se déplacer de lits, et qui grâce à l'extraordinaire résonnance, puissent entendre l'office. La gardienne des Hospices nous avait ensuite amené d'un pas pressé dans la cuisines, où nous fîmes la connaissance de "Messire Bertrand", infatigable automate en costume traditionnel, veillant, debout sur son tourne broche, aux habitantes des lieux travaillant pieusement chaque jour. C'était donc là ! J'avais croqué un morceau généreux de ce chocolat noir entre ces murs de pierres authentiques. Le goût à la fois fruité et acidulé des oranges s'était éparpillé sur mes papilles, champ de lumière enragé ! Tout cela me revenait ! Moelleuse dès la première bouchée, en fermant les yeux, je fus emportée furtivement dans une rêverie exotique, non loin des rives d'Istanbul prises dans les vapeurs de réglisse en fusion vagabondant sur mon palais. Officier britannique et jeune Circassienne s'échangeaient des regards passionnels dans une folle densité ! Mon échappée fut de courte durée car nous venions de passer le seuil de l'apothicairerie, deux pièces contiguës, regorgeant d'une multitude de pots en faïence du 18ème siècle, renfermant huiles, pilules, et sirops. Mon délicieux carré de chocolat toujours en bouche paru moins appétissant, et plus difficile à déglutir en apprenant le contenu de ces pots posés innocemment sur ces étagères destiné aux soins des malades de l'hôpital : bave d'escargot, yeux d'écrevisses, os calcinés, poudre de cloportes... Véritable mine d'or pour n'importe quel naturopathe. Nous avions achevé notre visite sur une note plus artistique, en étant dirigés vers le polyptyque de l'artiste flamand, Rogier von der Weyden Le jugement dernier, qu'une gigantesque loupe balayait pour que nous puissions, en tant qu'amateur, scruter les moindres détails de ce chef - d'œuvre, croisant au passage de nombreuses, et sublimes, tapisseries. Comment ne pas se souvenir des flancs généreux des bouteilles de vin rouge, porte-drapeau de la région Bourguignonne, reposant aux yeux de tous dans une cave fraîche. Je ne pouvais que m'imaginer sa bouche fruitée, ses arômes de sous-bois, de cuir... Je ne pouvais malheureusement pas, faute de moyens essentiellement, et non de volonté, repartir avec l'une de ces appellations prestigieuses, pareil à l'aviateur de la Royal Air Force dans le célèbre long métrage: La grande vadrouille. Le slalom de notre bus entre la mosaïque des terroirs, me secouait encore. Là, les paupières des vignes de Pernand-Vergelesses, Savigny-lès-Beaune, Pommard, Meursault, prisent dans une ivresse solaire, vallonnaient le paysage qui s'étendait à perte de vue... Ce chocolat à l'orange quoique excellent, n'était pas celui dont j'essayais de me rappeler. Je m'enfonçais un peu plus...

 

Chocolat noir au Kirsch
Je me souvenais de ce fin chocolat aux notes fruitées, dégusté lors de notre première soirée à l'auberge de jeunesse: Geneva Hostel. Notre groupe de six, avait découvert la chambre 41, avec son superbe vis à vis donnant sur le commissariat de la ville. Avant même d'avoir posé nos valises, nous scrutions avec rapidité, et rapacité, les lits, afin de réserver, sur des critères quelque peu obscurs, le meilleur de ces derniers. À la lumière d'un néon exténué, alors que certaines étaient d’ores et déjà tombée dans les bras de Morphée, nous nous étions lancés dans de trépidantes parties de carte, après avoir apprécié notre poulet sauce poivre vert, accompagné d'un gratin de pomme de terre et de ses légumes croquants. Formant un cercle sur le sol, nous nous étions régalées, pour le dessert, de ce chocolat fourré à ce délicat alcool de noyau alors que d'autres, goguenards à l'extérieur, fumaient leur maigre mégot meurtrier, cherchant à échapper à la morsure du vent Genevois, en s'entrelaçant dans des méandres bleus méphitique. En brisant brusquement la prison chocolatée, je fus comme submergée par ce cœur fondant libéré, laissant échapper, quelques larmes de cerise parfumées, grisant, dans leur évasion fiévreuse, ma gorge. Nous attendions, non sans une légère appréhension, dans cette ambiance chaleureuse, le passage des professeurs passant annoncer le couvre-feu. Lorsqu'ils toquèrent aux alentours de vingt-trois heures, notre festin nocturne enfoui sous un lit, j'ouvris lentement la porte, n'osant prononcer un mot, mâchant encore discrètement mon chocolat. Je me contentais d'hocher la tête, quand ils se retournèrent vers moi d'un air suspicieux. Les étincelles liquoreuses effeuillaient en un éclair avant la nuit, les pages des poèmes intimes aux correspondances secrètes, là où l'admirable poète, homme malheureux, enfermé dans de vains voyages, était incapable de surmonter son désarroi, ciselant la beauté d'une fleur parfumée au fil des sections. Une fois emmitouflée dans mon lit, je m’étais laissé emporter par ce navire d'or et d'acier, écumant par le souvenir d'Henri Matisse, les mers chimériques, où l'albatros y régnait en maître. Ce n'était pas non plus ce chocolat aux accents torréfiés dont je souhaitais me souvenir. Je m'endormis paisiblement au vent d'un monde, où tout n'était « qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté »...

 

Chocolat noir à la framboise
Je me souvenais de ces éclats fruités terriblement gourmand de framboise, parsemés dans un chocolat intense que j'avais eu l'occasion de goûter lors de notre pause déjeuner. Notre matinée avait commencé calmement, avec un départ de l'auberge de jeunesse à dix heures, en direction du musée international de la Croix Rouge, et du Croissant Rouge, hommage à l'œuvre d'Henry Dunant. Derrière la vitre du bus, roulant sur les grandes allées bordées d'élégantes et majestueuses maisons, de banques, de buildings, je ne pouvais qu'être impressionnée par le nombre d'organisations internationales jalonnant le tissu urbain de cette ville cosmopolite, où en arrière-plan, les sommets embrumés des alpages se dessinaient rondement ! Une fois à l'intérieur, films, photographies, sculptures, ou encore animations audiovisuelles, rythmaient notre visite au travers de trois grands espaces : Reconstruire le lien familial, Défendre la dignité  humaine, et Limiter les risques naturels. Nous fûmes tous agréablement surpris par la réalisation muséale insolite, nous invitant, au cœur d'un émouvant voyage, à découvrir sous un angle nouveau les défis actuels, les valeurs, l'histoire des événements les plus graves, ainsi que les interventions de l'association grâce à une interaction aiguisée entre nous, et le musée, véritable preuve contemporaine de l'extraordinaire travail d'hommes, et de femmes donnant par leurs actions un sens au mot Humanité. Nous fûmes tellement conquis par ce lieu suscitant réflexion et respect, que nous en avions oublié notre rendez-vous au jardin botanique pour le déjeuner. Quelques images de notre course effrénée dans le parc ressurgissaient, où pour la modique somme de onze francs Suisse, nous fûmes accueillis dans une salle au décor assez « quitch » des années 80, avec en guise de menu, un panini farineux, garni d'une mozzarella à moitié fondue, deux tranches de tomates, et une boisson. Un premier groupe, moins chanceux, patientait dehors depuis une bonne heure, sous un ciel aux touches emportées de gouache céruse. Les lèvres gercées, le visage rosi par les pics rugueux d'une brise inclémente, avec comme seuls compatissants à leur hypothermie, des pans, errant dans cette verdure tranquille, les élèves frigorifiés regardaient envieux la salle chauffée, mais trop petite pour tous les accueillir, où étaient cependant attablés les professeurs sirotant paisiblement un thé. Nous dûmes, en ce qui concernait notre groupe, manger en moins de dix minutes, quittes à nous brûler le palais, afin de ne pas empiéter sur le planning de l'après-midi. Après ce simulacre de repas, deux ou trois brûlures, et pour certaines, le sandwich encore à la main, nous reprîmes précipitamment le chemin du bus. J'avais à ce moment précis, par cruel manque de sentiment de satiété, croqué dans la puissance d'un chocolat noir, et découvert cette ganache à la framboise légèrement acidulée, pour finalement succomber au mariage exquis du cacao aromatique, et de cette baie d'un rouge inimitable, comme la bouche en cul-de-poule d'une jeune femme du 18ème siècle, sous le charme de la première représentation d'une pièce de Marivaux. La barque échouée sur une île utopique, par la pulpe onctueuse naufragère, entrechoquait mes idées, inversait subitement les rôles. Néanmoins, il fallait reconnaître que ce chocolat n'était toujours pas celui que je recherchais. Malgré le risque d'une imminente crise de foi, je continuais à plonger plus profond dans le puits de mes souvenirs.

 

Chocolat noir amandes, raisins secs, cranberries
Je me souvenais de la richesse d'un de ces lingots noirs à l'attaque quasi lactée, alors que nous débutions tout juste la visite de L'ONU. La sphère armillaire nous ouvrait les portes du bâtiment monumental qu'est le palais Wilson. Je me remémorais notre parcours dans les couloirs de la diplomatie à l'art déco typique des années 30, passant devant l'imposante salle des Assemblés ayant abrité un grand nombre de négociations, la salle du conseil ornée de fresque noires rappelant les progrès scientifiques, techniques et sociaux. Je me voyais encore marcher sur la moquette en fibre de noix de coco offert par les Philippines, ou effleurer les murs en marbre de Travertin donnés par L'Italie. La salle XX entièrement rénovée, retint toute mon attention, par sa coupole pulvérisée d'un dégradé pastel, où des stalactites irrégulières émergeaient d'un fond marin onirique. Encore estomaquée, c'était en pénétrant dans la démesure de la « salle des Pas Perdus », que les notes de caramel, d'abricot, de pain d'épice, et de miel s'exaltaient entre le croustillant des fines amandes effilées subtilement caramélisées, et le moelleux extra des raisins séchés! Le jus velouté des cramberries, goutte d'encre vermeille, tempétueusement indistincte, se répendait sur la page fertile, miroitant la lumière d'un siècle dépassant l'obscurantisme. Le chocolat suave perpétuait l'élan du dialogue philosophique égayé par le scintillement soyeux des fruits rouges entre les lignes tenaces. Je fus frustrée en réalisant péniblement que ce chocolat n'était pas celui que je convoitais. Mon malaise s'accroissait. Arriverais-je à m'en rappeler à l'approche de la fin de mes souvenirs?

 

Chocolat noir à la menthe poivrée
Je me souvenais de l'alliance si voluptueuse de ce chocolat incisif, et de son cœur à l'irrésistible coulis de menthe rehaussée par son naturel poivré, alors que nous attendions sous le symbole en bois de douze mètres de haut de la place des Nations: Brocken Chair. Nous avions été sensibilisés au travail de l'office du Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, dans le courant de la matinée. Mis à part quelques grabataires, nous nous étions rendu compte de l'ampleur du problème des réfugiés toujours d'actualité, ainsi que des missions de l'agence en matière de protection, et de sauvegarde des droits, et du bien-être d'hommes, de femmes, d'enfants réfugiés, mais également des migrants, ou des apatrides. À midi nous nous étions dirigés vers l'imposante sculpture d'une chaise, puissance sémantique, reposant uniquement sur trois pieds, le quatrième ayant été explosée par une mine anti-personnelle, façon évocatrice de révéler la jambe mutilé d'un enfant, principale victime de ce fléau, ayant sauté sur une de ces mines. Émue, je m'étais emparée d'un carré de chocolat, où aussitôt, une intensité vivifiante m'envahit ! Mes pensées étaient transportées par le courant mentholé des canaux de Bruges, cité au timbre doux et mystérieux. A la fraîche frontière du rêve, l'écho d'une ressemblance raffinée recouvrait les toits de cette ville mélancolique aux impressions mortuaires. Je cheminais au milieu des essences complices de menthe illusionnistes, et des songes torturés d'un homme pour une passion dramatique, souhaitant atteindre la quintessence d’un idéal invérifiable. Je sortis de mon instant d'égarement, en prenant conscience que ce chocolat n'était pas non plus celui dont je voulais désormais absolument me rappeler!

 

Chocolat noir au spéculoos
Je me souvenais des brisures fougueusement croquantes du spéculoos, de l'écorce chocolatée doucement rebondie, et de son goût éminemment gourmand qui avait enchanté mon palais lors de notre dernière excursion pédestre. La lune, souveraine phosphorescente à  l'instinct maternel, avait déjà drapé soigneusement Genève d'un épais voile sombre. Touristes parisiennes d'un soir pour notre temps libre, nous avions été attirées par l'étrange magnétisme de la consommation, vers l'un des plus grand centre commercial de la ville: Manor. Passant les portes automatiques du magasin, nous étions très loin de nous douter de l'aventure dans laquelle nous nous embarquions bien naïvement... Je revoyais brusquement le sourire étranglé, qui s'était dessiné sur mon visage en découvrant décontenancée, la foule tournoyante devant moi, marée humaine déferlant dans les allées où exhalait une cacophonie suffocante. D'abord réticente à l'idée de plonger au cœur de cette ahurissante vague de chaos pour faire mes achats, je fus finalement entraînée par le courant cubiste, m'écrasant parfois avec impétuosité sur les écueils des rayons! J'avais été bringuebalée par le ressac courroucé d'acheteurs, mais me repassais quelque peu amusée ces scènes de débâcle, où certains clients n'hésitaient pas à jouer des coudes, afin d'atteindre avant tout le monde, le si convoité or noir de Suisse, trésor occupant tout le premier étage du centre commerciale... En revanche, une fois à la caisse, mes articles en main, je n'avais aucun souvenir d'une quelconque bousculade. Tels des enfants envoûtés par un spectacle de Noël, et malgré la houle de voix grondantes et exaspérées détonnant dans toute cette féerie, nos yeux pétillaient toujours autant, face à la magie du décor éclairé de mille feux ! Il était à peine 17 heures, que nous avions décidé de nous diriger vers la fromagerie,  de goûter aux spécialités du pays avant notre départ. Tout défilait. Gruyère, Appezell, tome vaudoise, et un filet de Riesling. Insatiables  gourmandes,  les gaufres liégeoises encore tièdes proposées à la dégustation avaient attiré notre attention. Nous croquions à pleines dents dans cette pâte moelleuse et caramélisée, constellée de sucre perlé. Ce n'est qu'en sortant de l'hystérie du centre commercial que je me rappelais de ce chocolat qui avait généreusement fondu sur mes papilles, les saveurs d'enfance du spéculoos m'entraînant dans une évasion sereine... Dans l'horizon inoxydable du spleen empli de notes grillées de café, de châtaigne et de tabac blond, la lumière vivante, débridée, descendait les nuages de cassonade, à la texture granuleuse, vers la fenêtre byzantine de la chambre du nouveau-né. Suivant ses caprices entre la poudre rousse de la cannelle, la nourrice s'étendit, telle une succube, sur le nourrisson endormi... Un sursaut! Non, il fallait résolument m'aventurer plus loin dans le miroir profond de ma mémoire pour percevoir plus précisément mes souvenirs qui s'y reflétaient.

 

Chocolat noir 99%
Je me souvenais de cette force racée qui s'était développée sur des accents complexes de piment d'Espelette, de paprika, et de rocou. Le bus nous ramenait tristement vers la France, sur des routes n'aspirant qu'à une seule chose: le sommeil. Nos lumières personnelles ne fonctionnant pas au-dessus de nous, nous avions été condamnés à subir, en plus des gloussements immodérés, et intarissables de la classe, l'inexorable pâmoison du soleil au fil de notre avancée dans les paysages enneigés. J'avais à ce moment sorti cette tablette de chocolat envoûtant, reposant paisiblement dans les bas-fonds de mon sac de voyage. Je me rappelais encore distinctement de l'attaque tannique giclant d'entre les pages du livre ouvert de Laclos, et de l'élégance du cacao presque pur sur les courbes des mots travestis. La puissance chocolatée calculatrice, et déterminée, touchait avec précision, le cœur de l'échange épistolaire, tandis que le tutti de saveurs libertines ne cessait de me surprendre  dans ma candide expérience! Mes papilles annihilées, j'étais comme transportée par de copieuses louanges, arrondissant par des arômes de sous-bois des torts perfides. Longue en bouche, l'intensité se braqua subitement sur la phrase obscurément inflexible: "Ce n'est pas ma faute"! Ce soupçon d'amertume perdura, lorsqu'un professeur me rappela vigoureusement qu'il était interdit de manger dans le bus, dès lors que quelques minutes après m'avoir sermonnée, les enseignants, rassemblés à l'avant du car, et manquant cruellement de logique, se faisaient une joie de déguster sous nos yeux de tendres carrés de nougat... Malgré cela, ce n'était pas non plus ce chocolat qui était la source de toutes mes recherches.

 

Je regardais le directeur depuis maintenant de longues minutes, si bien qu'il devait commencer à s'inquiéter pour moi! Impossible de me rappeler... Désespérée, j'avalais le morceau de chocolat à la force, et à la pureté supérieure, déçue ne pas avoir réussie à retracer entièrement le fil de mon escapade Suisse. Ma mémoire me faisait défaut.

 

Une explosion en bouche !
Tout me revint brusquement ! Le lac Léman ! Le Banyuls et ses saveurs de fruits secs, accompagnées de notes empyreumatiques venant glisser dans ma gorge ! J'avais apprécié ce chocolat augurant la richesse des plus grands vignobles aux abords du Lac Léman, croissant turquoise sillonné en tout temps par des bateaux de plaisance, paraissant ridicules face à l'immensité impassible du lac. Au centre de ce décor inimitable, était fièrement planté un impressionnant jet d'eau, devenu l'emblème de Genève, et véritable prouesse technique éjectant 500 litres d'eau par seconde à une hauteur de 140 mètres, pareil au jet de l'évent d'une monstrueuse Moby Dick. Les cristaux fluides, sculptés savamment par l'air Genevois, rythmaient dans leurs chutes régulières, un chant mélodieux sur l'étendue sonore endormie. Bercée sur une terre disparue, je m'enfonçais alors dans les profondeurs des eaux du lac, grâce au scaphandre chimérique m'enivrant d'une brûlante imagination. J'écoutais. L'artificielle ondée, devint la réelle Ondine. Les caresses déferlantes des anadiploses se joignaient à l'agonie vibrante, d'un amour secret emporté par les flots du vin muté, pour ne plus être qu'à la fin, un frêle chuchotement esseulé... L'inattendu triangle du feu, de la terre, et de l'air, maria harmonieusement  les notes délicates de la mangue confite, aux saveurs du basilic frais, et d'un bouquet miellé des garrigues au sein du même plaisir chocolaté! Une symbiose au fin exotisme! Il fallait déjà remonter. J'avais regretté de ne pas avoir pris une « Mouette Genevoise », petite embarcation reliant les deux rives de la ville. Nichés sur les hauteurs, nous avions rejoint le cœur historique de Genève, empreint de calme, et de spiritualité. En nous perdant volontairement dans ce labyrinthe de rues piétonnes escarpées, nous avions cru entrevoir un bref instant, la beauté mystique, quoique assez ambiguë, d'une certaine Bénédicta, tandis que nous tombions nez à nez avec la cathédrale St Pierre, où prêchait Jean Calvin. La mémoire de cet homme abondait dans toute la ville, notamment sur le Murs des Réformateurs, longtemps admiré, et recherché par le petit groupe de quatre que nous avions formé pour ce temps libre octroyé par les professeurs. Au fil de nos flâneries de nuit, au milieu des décorations de Noël féeriques des innombrables boutiques de luxe, des hôtels, des enseignes de montre ayant fait la renommée de Genève, nous avions été émerveillés par l'horloge fleurie de quatre mètres de diamètre ! Fascinés par la beauté de la ville, nous avions décidé pour tenter de faire durer ce moment magique, et certainement un peu pour nous réchauffer malgré les vagues de froid nous assaillant, de rentrer à pied à l'auberge de jeunesse, résistant aux terrasses de café nous tendant les bras. Ces dernières me firent repenser à une inoubliable soirée intimiste, et calfeutrée passée à la prestigieuse Closerie des Lilas. Tonnelles fleuries, banquette rouge, bar en zinc, où auteurs à la plume éclatante, y avaient laissé leurs signatures, nous étions attablées tranquillement loin des volutes de tabac dans ce lieux aux couleurs exquises, resplendissantes au son d'un piano... Les pensées de Verlaine, Beckett, Apollinaire, et Hemingway polissaient le marbre des tables au fil des conversations, et des cafés, demoiselles sombres dans l'écrin d'une tasse blanche, accompagnées de leurs chaperons chocolatés à la violette. Je me rappelais du champagne coulant dans les flûtes, du rire de mes amies, et des paroles sensibles d'une admirable professeure de français... Les bulles remontaient en une colonne continue, et le cordon s'accrochait à la paroi du verre dans une incroyable circularité, au cœur d'un temps qui semblait magistralement suspendu...

Nous arrivions à l'auberge de jeunesse.

 

Pauline MARSAC-MOUGENOT - TST2SB
Nouvelle écrite à la suite du voyage de classe à Genève